« La paroisse date des premiers temps de la chrétienté ; elle est la communauté primordiale manifestant la présence de l’Eglise catholique en un endroit précis » (p. 22). Les communautés chrétiennes se développent d’abord dans les villes pour s’élargir ensuite au monde des campagnes. Elles sont le lieu du culte et facteur d’identité sociale.
C’est à partir du 13° siècle, avec le concile de Latran IV (1215) que va se renforcer l’emprise de l’Eglise sur la société et émerger la figure, à la fois politique et religieuse, du curé. Il devient le véritable « gouverneur » d’un territoire. Ce sera ensuite -notamment dans le contexte du concile de Trente- l’avènement de la « civilisation paroissiale » qui se caractérise par un rôle prédominant dévolu au curé, le quadrillage territorial, et une sorte « d’encadrement » de la population. « Les années 1950 vont consacrer la rupture définitive avec la civilisation paroissiale » (p.29). Le territoire ne lui appartient plus, et c’est la fin d’un certain type de gouvernement moral des fidèles.
Le code de Droit canonique de 1983 mettra en relief le principe communautaire de la paroisse, définie comme « communauté de fidèles » en lien avec la charge pastorale du curé placée sous l’autorité de l’évêque. La période actuelle est à la recherche d’un mode de gouvernement où s’articulent « un rapport de domination et une mise en relation d’égal à égal où la délibération fait sens ». (p. 32). Aujourd’hui, diverses instances de gouvernement et d’animation structurent la paroisse : conseil pastoral, conseil des affaires économiques, équipe d’animation pastorale. D’autre part, associations, groupements, mouvements, services apparaissent comme des satellites de la paroisse, tandis que les principaux acteurs sont différenciés : laïcs, diacres, prêtres. « La paroisse n’est plus tant « une communauté, un gouverneur, des gouvernés » formule qui caractérise la civilisation paroissiale mais bien « plusieurs communautés, un coordonnateur, des gouvernants ». La gouvernance développe et repose ainsi sur une citoyenneté paroissiale ; c’est-à-dire une coopération active et responsable de laïcs au sein d’un espace conçu « comme une communauté volontaire d’associés » (p.37). Evidemment, cette évolution n’est pas sans risque : tel l’émergence de nouveaux clercs-laïques.
Cette présentation historique est suivie d’une réflexion originale où se croisent l’approche sociologique et l’approche théologique. La paroisse, plus que tout autre communauté chrétienne, vit et se déploie grâce à une tension féconde entre « l’agapé » et « « l’institution ». L’agapé est fondée sur le don vertical de Dieu aux hommes et des hommes vers Dieu. L’eucharistie en est l’expression suprême. Mais l’agapé se traduit également par le don « horizontal », c’est-à-dire le service des autres et aussi par le don « longitudinal » qui prend en compte l’histoire et la transmission. Toutefois, le gouvernement (pouvoir politique) et plus largement l’institution (avec ses règlements et ses structures) constitue un 2ème pôle, lui aussi nécessaire à la paroisse. Radicalement opposés, ces deux pôles (l’agapé et l’institution) évoqués, dans l’ouvrage, par les figures des apôtres Jean et Pierre, sont créateurs de dynamisme et de vitalité. Pour O. Bobineau, ils constituent l’élément déterminant de la vitalité historique et géographique de la paroisse..
- Le second auteur est Alphonse Borras, vicaire général du diocèse de Liège, et professeur de droit canonique, notamment à Louvain-la-Neuve. Après une présentation historique, quelque peu répétitive par rapport à la précédente intervention, le canoniste dégage quelques traits essentiels de l’évolution actuelle. « On est en train de passer à un mode de participation volontaire (et non plus mécanique) de type associatif (et non plus territorial). (p. 78). Néanmoins, la territorialité reste bien un élément important et même déterminant de la paroisse : pas le seul, puisqu’ il existe quelques paroisses non-territoriales.
La paroisse n’est plus désormais, comme en régime de chrétienté, un facteur d’intégration sociale, mais elle demeure, dans le diocèse, la réalisation, en un lieu, de l’Eglise de Dieu. C’est une véritable « théologie du lieu » qui nous est proposée. Evidemment, « le lieu » n’est pas seulement géographique, il est aussi historique, social, culturel, religieux..
Dire que la paroisse est « lieu d’Eglise » ne signifie pas d’abord qu’elle se déploie sur un territoire. Cela indique qu’elle participe, pour sa part, à la révélation de l’action de Dieu en un lieu donné. On y retrouve les éléments d’ecclésialité qui caractérisent le diocèse : la Parole, l’eucharistie, les ministères, et au cœur de ces trois dimensions, l’action de l’Esprit Saint. La stabilité et la charge pastorale caractérisent la paroisse. La stabilité n’a pas un caractère simplement juridique : elle traduit institutionnellement l’initiative de Dieu. « Le curé ne fait pas tout dans la paroisse : il veille à ce que tout se fasse » (p. 107). C’est à la suite de ces précisions que le canoniste relève les soubassements théologiques de la territorialité. « Le territoire détermine l’appartenance ecclésiale des fidèles et la primauté de l’initiative divine. D’autre part, il assume la catholicité de tous les fidèles compris dans ce territoire ». (p. 115). Autrement dit, la notion de « territoire » a une portée administrative, mais aussi anthropologique (c’est un lieu d’enracinement) et proprement théologique comme mystère de convocation et de rassemblement. (Voir page 113).. L’auteur s’emploie à souligner l’importance du « nous » des paroissiens, ce qui signifie que le curé ne gouverne plus seul, déjà par la force des choses, mais aussi, et surtout, parce que Dieu a l’initiative et que « l’Eglise fait les croyants »
- Le troisième chapitre du livre a pour auteur Luca Bressan, prêtre du diocèse de Milan, où il enseigne la théologie pratique et la théologie pastorale. On n’est donc pas étonné qu’il relève d’abord « les crises de l’institution paroissiale ». Les crises sont dues à des facteurs internes et externes à l’Eglise et s’influencent mutuellement. Crise due à l’évolution rapide de l’image de l’Eglise. Crise provenant du vieillissement de l’institution paroissiale, dépouillée de son important rôle symbolique : on est loin de la « chrétienté » et de « la civilisation paroissiale » qui la sous-tendait. L’auteur s’attache à dégager les raisons profondes de la crise de la paroisse. Crise théologique d’identité : la paroisse apparaissait comme peu imaginative et missionnaire. Crise institutionnelle de représentation à cause de l’affaiblissement institutionnel de l’Eglise : baisse de la pratique religieuse, diminution du nombre des prêtres..
Des remèdes ont été mis en œuvre : A.D.A.P. (assemblées dominicales en l’absence de prêtre), création des nouvelles paroisses. En fait, « les remèdes apportés semblent avoir accéléré la prise de conscience de la double crise d’identité et de représentation ». (p. 144). Ce qui a eu pour résultat d’engager une recherche d’identité, avec, notamment, l’engagement des laïcs, une conscience plus aigue de la responsabilité missionnaire, une diversité des figures de représentation.. Il faut ajouter un phénomène culturel capital : l’individualisation des expériences de foi :« C’est désormais l’individu qui décide les modalités et les formes de son appartenance à une institution religieuse ». (p. 152)
L’auteur ne sombre pas, pour autant, dans le pessimisme. Au contraire, il affirme que la paroisse est en mesure de donner un sens nouveau aux transformations qui la concernent. Elle se présente comme agent d’évangélisation avec la charge de conserver et de communiquer la mémoire chrétienne. Elle reste un laboratoire ecclésial avec de nouvelles initiatives relatives au manque de ministres, aux assemblées liturgiques, aux actions sociales etc. Elle est un « espace actif de signification », c’est-à-dire un lieu de reconnaissance et d’autonomie dans la gestion du lien religieux et de l’appartenance à l’institution ecclésiale. Cet optimisme est tempéré par l’émergence de risques. Le premier risque serait le manque de fidèles ou la disparition de l’histoire locale. Un second risque proviendrait du fait que la paroisse soit progressivement privée de son autonomie, de sa liberté d’initiative. Un troisième risque réside dans l’affaiblissement « des véhicules de transmission » ou de la visibilité sociale.
En conclusion, j’avoue avoir beaucoup apprécié ce livre lucide et qui me semble devoir faire autorité. Affaiblie, critiquée, condamnée même, la paroisse est toujours là, et demeure, en un lieu, « l’Eglise pour tout, pour tous et par tous ». Aujourd’hui encore, c’est la paroisse qui assure, en grande partie, la visibilité de l’Eglise. .. « A travers les aléas de l’histoire,, elle s’avère un espace de vie chrétienne en continuelle ré-institution .. Il est clair qu’elle ne peut plus tout couvrir. Ce serait se bercer d’illusion de chrétienté.. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faille pas l’adapter, la « toiletter », pour répondre aux besoins des chrétiens mais aussi pour relever les défis qui l’attendent, défis qu’elle a su relever remarquablement jusqu’à aujourd’hui. » (p. 187-191).
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