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Posté le Vendredi 06 avril 2007 @ 10:05:39 par maurice Contribution de : huvelin |
"Fausse pudeur" : la colère d'une grand-mère
Disons-le
d’entrée de jeu : je me suis mise en colère à la sortie de la messe à
cause d’une homélie de mon évêque. Sa visite datant de la semaine
précédente, c’était une colère froide, tout-à-fait réfléchie. Il nous
avait invités à « vaincre cette fausse pudeur qui prive les enfants et
les jeunes de la prière à la maison. »
Au
petit cercle spontané formé sur le parvis, j’argumentais mon désaccord.
Désaccord paisible, à aucun moment oublieux du respect dû à des paroles
prononcées dans l’exercice de la charge pastorale. En fait, c’est la
réaction de l’une d’entre nous qui m’a fait monter la moutarde au nez –
je suis, par l’état civil et le registre de baptême, dijonnaise !
Je
tentais, du plus profond de ma conviction, d’ouvrir dans la conscience
croyante de mes auditeurs, une autre voie que celle qui consiste à
chercher à tout prix à mettre autrui sur le chemin de la foi par des
paroles et par des actes expressément religieux. Voie d’Église elle
aussi, voie de saints, voie risquée mais sur l’Évangile. Voie en
laquelle beaucoup s’engouffreraient si on la leur présentait. Et cette
interlocutrice, avec cet art du tac au tac qu’on tricote dans les lieux
d’Eglise, à chaque avancée de ma pensée, coupait court. La colère m’a
pris, comme prend une mayonnaise.
Chance
inespérée pour le lecteur : le site internet du diocèse donne, texto,
dans un billet daté de décembre, ce que nous avons entendu en chaire en
février. Voici : «
Aujourd’hui, de nombreuses familles aiment “faire la crèche”. Mais j’ai
vérifié auprès des confirmands que la crèche était trop souvent comme
un décor muet auprès du sapin de Noël, puisque pas une seule fois il
n’y avait un chant ou instant de prière familiale. Comme je souhaite à
ceux qui ne sont pas dans la solitude, de vaincre cette fausse pudeur
qui prive les enfants et les jeunes de la prière à la maison. Noël
offre une bienheureuse opportunité aux familles chrétiennes d’exprimer
la foi partagée. J’encourage parents et grands-parents à faire jouer
leur affectueuse autorité ! »
La
fausse pudeur est une pudeur qui se trompe d’objet : le respect humain
en lieu et place du respect pour ces perles dont Jésus nous dit qu’il
ne faut pas les jeter aux cochons. Perversion, donc ; mensonge. Ne nous
leurrons pas : cela rôde alentour, nous menaçant en catimini. En
théologie classique cela s’appelle « péché originel ». D’où le
bien-fondé d’une mise en garde ; et la pratique salutaire de la
correction fraternelle. Mais pas ainsi. Pas en accablant parents et
grands-parents : par leur silence coupable, ils priveraient les enfants
et les jeunes de la prière à la maison ! On
sent, derrière ce discours, tout un monde de présupposés, déconcertant.
On est devant un modèle labellisé « familles chrétiennes » dont on se
demande de quoi il est fait ; si sa propre famille en fait partie. En
tous cas, l’immense majorité des familles actuelles s’en éloigne. On
peut le regretter. Mais après, on fait quoi ? On fait jouer son «
affectueuse autorité » pour initier à l’acte le plus personnel qui
soit, la prière ? La prière en commun, c’est difficile. Dans une
famille d’aujourd’hui ça tient du miracle. Enfin, tout dépend de ce
qu’on entend par prière. S’il s’agit de « faire » une « petite prière
», comme on l’entend parfois, après tout, ça n’engage pas ; on peut
toujours en « faire l’effort », ou « faire comme si », pour « faire
plaisir ». Plaisir à qui ? à Mamie ? « au petit Jésus » ? Quand j’étais
adolescente, le grand débat portait sur l’obligation de la messe.
S’arrêter c’était aller à la catastrophe. J’étais impressionnée. Et
déçue : qu’est-ce qu’une relation obligatoire, fondée sur l’habitude ? Avec
des « encouragements » comme celui qui est donné ici, les
grands-parents disciples du Christ, se retrouvent bien seuls – seul ou
à deux, cela ne fait pas beaucoup de différence ; de toute manière, en
dernière instance, l’approche de chacun des époux est unique ; et en
devenir. Comme est unique et en devenir l’histoire de chaque foyer
fondé par chacun de leurs enfants. Une parmi les autres, jeune
grand-mère et jeune retraitée, je les écoute volontiers ces
grands-parents affrontés aux mêmes questions que moi. Ce Dieu qui les
fait vivre, ils voudraient tant que ceux qu’ils aiment le plus au monde
le rencontrent et se prennent à l’aimer ! Ils sont avant tout
désemparés. Ils ne demandent qu’à saisir l’opportunité de parler.
Parfois une répartie leur échappe, du fond du cœur. Mais leur parole se
heurte à un mur d’incompréhension. Ensemble nous relisons l’incident.
Ils avouent : J’aurais mieux fait de me taire ! Mais tout cela, ceux
qui ont la charge du ministère prophétique semblent l’ignorer. Est-il
possible qu’ils ignorent aussi qu’il y a une autre façon, mystique et à
la portée de tous, de vivre le rapport à l’incroyance ?
Jusqu’à
quand ce volontarisme, cette pression qui sous couvert d’affection
étouffe l’éclosion de la liberté, cette agitation qui ne fait rien
d’autre que de montrer notre inquiétude et raidir les positions ? User
de son « affectueuse autorité » pour obtenir un temps de prière en
commun, c’est squeezer le désir, la libre réponse de chacun. C’est
véritablement affreux ! Jésus est l’amoureux du Cantique des Cantiques
qui par trois fois s’écrie :
Je vous ai adjuré, vous autres, Par les gazelles et les biches des champs, N’éveillez pas, ne réveillez pas la Bien-aimée Avant qu’elle ne le veuille !
« Le
Bien-Aimé demande aux tiers de ne pas interrompre le sommeil de la
Bien-Aimée, de ne pas la brusquer d’aucune façon : c’est à elle et elle
seule de se réveiller à nouveau à l’amour, de laisser son cœur désirer
reprendre de nouveau les jeux de l’amour. » (Jean-François Six, Le Chant de l’Amour, Eros* dans la Bible).
Mais où cet auteur va-t-il chercher tout ça ? à scruter la vie et les
textes des mystiques. Thérèse de Lisieux, Charles de Foucauld, deux
êtres marqués au plus profond d’eux-mêmes par l’incroyance, deux ainés
qui nous sont donné par l’Esprit-Saint comme deux « phares » (P.
Congar). Leur portrait, hélas, est brouillé par les surcharges pieuses. Vouloir
aimer c’est aimer (Charles de Foucauld). Partir de là. Arrêter avec ces
soupçons et ces scrupules. Faire confiance au sens de la foi. Pas de
foi possible sans un minimum de confiance en sa propre capacité à
discerner par soi-même ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire.
S’en donner les moyens, bien sûr. Le trésor de l’Église est à
disposition, il suffit d’y puiser. Vatican II a exhorté tous les
chrétiens à « apprendre, par la lecture fréquente des divines
Ecritures, ‘‘la science éminente de Jésus-Christ’’ (Phil. 3,8). ‘‘En
effet, l’ignorance des Ecritures, c’est l’ignorance du Christ’’ » (Dei
Verbum 25). Les Pères conciliaires espèrent « qu’un renouveau de vie
spirituelle jaillira d’une vénération croissante pour la parole de Dieu
». C’est le trait commun
des défricheurs de cette voie nouvelle. Ils sont, ou ont été jusqu’à
leur dernier souffle, tous, des gens nourris d’Évangile. Une histoire
d’amour entre eux et le livre. Une ingénuité à remonter aux sources.
Jésus d’avant les Évangiles, m’écrivait dans un poème un frère moine.
Une lecture passionnée où l’on scrute le mystère du Commencement : Le
Verbe s’est fait chair, il a planté sa tente parmi nous : comment s’y
est-il pris dans sa mission ?
Au
départ, bien mesurer l’écart qui nous sépare de l'époque de Jésus.
Tous, juifs et païens, baignaient dans un univers dont la clé était «
Dieu », au singulier ou au pluriel. Il en était toujours ainsi aux
temps de François d’Assise, l’inventeur de la crèche. Le changement de
représentation du monde commence à la Renaissance. Jésus inventait jour
par jour son chemin. Les saints font de même. On est tous dans la
situation d’avoir à inventer. Quelle aventure passionnante !
NOTE * Benoit
XVI dans son message pour le carême 2007 ( "Ils regarderont celui
qu'ils ont transpercé" Jean 19 /37 )fait une observation précise et
intéressante sur l'agape et l'eros. Il écrit : Le terme
agape, que l'on trouve trés souvent dans le Nouveau Testament, indique
l'amour désintéressé de celui qui cherche exclusivement le bien
d'autrui ; le mot eros quant à lui désigne l'amour de celui qui désire
posséder ce qui lui manque et aspire à l'union avec l'aimé.
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