Dans les grandes enseignes d’Ile-de-France, le travail dominical des
salariés est surtout subi.
Comme 30 % des Français ayant un emploi, ils travaillent le dimanche de
manière occasionnelle ou régulière. Leur témoignage éclaire l’ambiguïté du
«volontariat» et du «libre choix».
Hassina Arabi, chef d’équipe à Ikea Villiers-sur-Marne, ouvert tous
les dimanches contre une majoration salariale de 125 %.
«A l’embauche, on vous rappelle que le magasin est ouvert du lundi au
dimanche et, logiquement, on vous demande si vous êtes prêt à travailler le
week-end. Dire non compromet vos chances. Une fois qu’on est salarié, difficile
de revenir en arrière. Par rapport à la hiérarchie, mais aussi aux collègues…
Je suis responsable de service : quand j’ai besoin de cinq personnes pour
un dimanche et que je n’ai pas assez de volontaires, je suis bien obligée de
convaincre… Il faut bien que mon service tourne.
Un jour, le syndicaliste de Force ouvrière qui a porté plainte contre les
enseignes d’ameublement qui ouvraient illégalement le dimanche est venu à Ikea.
Il s’est sacrément fait bousculer par les salariés. C’est triste : les gars
n’ont pas envie de venir bosser, mais ils n’ont pas le choix. Un salarié qui
rentre chez Ikea, il est à 1 381 euros brut pour 35 heures. Alors
quand une journée rapporte 125 % de plus comme chez nous… C’est pour ça que je
ne peux pas dire : "Je suis contre tout travail du dimanche." Mais je
suis contre sa banalisation. Le risque, c’est l’effet boule de neige : ils
veulent multiplier les nocturnes, jusqu’à 22 heures. Ils disent qu’ils ont
éduqué le consommateur à venir le dimanche et qu’ils vont maintenant l’éduquer
à venir la nuit. Tout le bassin parisien va suivre. Vous pouvez être sûrs que
dans deux ans, vous achetez votre téléviseur à minuit chez Darty.»
Coumba et Assa, 20 et 19 ans, étudiantes et caissières dans un
Franprix à Paris. Six heures le samedi, six heures le dimanche, pour
400 euros par mois.
Coumba : «Bien sûr, travailler le dimanche, c’est un choix ! On est bien
obligé quand on fait des études. Je suis en BTS et je dois faire un stage à
l’étranger: je dois financer le billet.»
Assa : «Le dimanche, c’est pas mon choix, à la base. J’avais donné l’emploi
du temps de mes cours, mais les autres jours étaient pris par les salariés. Je
n’ai aucune matinée pour dormir… mais c’est pas grave, c’est des économies pour
plus tard, si jamais je ne trouve pas de boulot.»
Une salariée d’un Monoprix ouvert cinq dimanches par an.
«Je travaille du lundi au samedi, de 6 h15 à midi et demi environ. Payée le
Smic. Alors, quand le patron me demande de venir le dimanche, je voudrais
refuser : je suis mère de famille, si en plus, ils me prennent la journée qui
me reste… Payée double ou pas payée double, ce n’est pas le problème. Je ne
vois pas l’intérêt d’être en congé quand mes enfants sont à l’école. Le
problème, c’est que les dernières fois, je n’ai pas eu le choix : nous ne
sommes que deux à mon poste et quand il ouvre, le magasin ne peut pas faire
sans nous. Le patron dit : "Vous venez et puis c’est tout." Comment
peut-on dire non à un patron ? Et il faut penser aux collègues qui se
retrouveraient avec encore plus de travail…»
Vous pouvez lire les nombreuses réactions des lecteurs et y joindre la vôtre à la page de l'article de Libération
Naviguer dans le site : Ne sacrifions pas le dimanche simplement pour gagner plus. Mgr Barbarin, Le Monde, 3 déc. 2008
Rappelons un fait historique. Quand le débat sur le dimanche faisait rage, au XIXe
siècle, ce n'est pas seulement le chrétien Ozanam qui défendit le repos
dominical, mais aussi le socialiste athée Proudhon. Les
révolutionnaires, lorsqu'ils avaient voulu éradiquer la religion et
réformer le calendrier, avaient tout de même inventé le "décadi",
sachant bien que l'équilibre de l'homme et le lien social appellent un
repos régulier et commun.
On suspecte aujourd'hui
les évêques de ne rien comprendre au travail. Je laisse le soin de
répondre à ce jeune ouvrier en charcuterie industrielle, baptisé en
2008. Dans l'autocar qui l'amenait à l'esplanade des Invalides pour la
messe du 13 septembre, il disait combien il avait été touché par les
propos de Benoît XVI au Collège des Bernardins sur la dignité du
travail humain. Il avait retenu que, chez les Grecs, le travail était
la marque des esclaves, alors que la Bible l'honore. Insister sur
l'importance du repos hebdomadaire ne veut pas dire défendre un ordre
social corseté et immuable. On sait s'adapter à des situations diverses
ou nouvelles. Encore faut-il que ce soit pour le bien des hommes.
Lors
du centenaire de la loi de 1905, beaucoup ont souhaité qu'on ne la
retouche pas, pour ne pas mettre en péril l'équilibre social de notre
pays. Et la loi de 1906, sur le repos dominical, pourrait-on la vider
de son contenu sans dommage, alors que c'est l'homme tout entier
qu'elle protège ? Un éclairage limpide est donné sur cette question par
la célèbre formule de Jésus : "Le sabbat a été fait pour l'homme, et non l'homme pour le sabbat."
On
comprend aisément les dérogations accordées depuis longtemps aux
boulangers, au personnel soignant, aux employés des transports en
commun, des restaurants ou des cafés... Nous sommes conscients des
renoncements qu'impliquent leurs obligations au service du bien commun,
et il est juste de profiter du débat actuel pour leur dire notre
reconnaissance.
Mais il faut que ce principe reste fort, car il est structurant, il est "fait pour l'homme".
Le Décalogue n'est pas seulement une loi cultuelle, il a une portée
morale. Il enseigne des "paroles de vie", qui gardent l'homme de
l'idolâtrie et qui visent spécialement la protection du pauvre ("Tu ne feras aucun ouvrage (ce jour-là) ni toi, ni ton serviteur, ni l'émigré qui est dans ta ville").
On
veut aujourd'hui de nouvelles dérogations pour développer l'activité
économique. Des voix plus autorisées que la mienne réfutent l'argument
: danger pour les petits commerces, simple déplacement d'activité sans
création de richesses, disparition progressive des avantages salariaux
si cette pratique se généralise, coût écologique...
L'ARGENT REND FOU
Je me contente de faire remarquer qu'il n'est pas cohérent de réclamer d'un côté une réforme vigoureuse pour "moraliser la finance", dénoncer "golden parachutes"
et rémunérations excessives, et de vouloir par ailleurs relativiser le
repos hebdomadaire, simplement pour gagner plus. Depuis vingt siècles,
l'Evangile dénonce cette logique sournoise et implacable : l'argent
rend fou.
Que gagnerait-on donc à multiplier les dérogations à la
loi actuelle ? Il y a tellement de rassemblements familiaux,
associatifs ou religieux qui ne sont possibles que parce que, chaque
dimanche, l'activité économique générale s'interrompt. Ce n'est pas
seulement de la messe dominicale qu'il est question. Les catholiques
savent que le Christ les appelle à ce rendez-vous qui est le sommet de
leur semaine. On en voit qui ne le manquent pas, même s'ils habitent un
pays où le jour de repos est le vendredi ou le samedi.
"Le jour du Seigneur est le seigneur des jours",
disait Jean Paul II. Il serait heureux qu'en France, les chrétiens
donnent à ce sujet un témoignage clair. Ce jour-là, ils sont invités à
vivre dans une logique autre que celle de la production ou du commerce.
Ils prennent le chemin de l'Eglise pour retrouver la communauté, ils
posent des actes concrets de partage : prendre du temps pour les
proches, visiter une personne malade ou âgée, donner de leurs biens à
qui en a besoin... Celui qui sait garder de la distance par rapport à
l'argent et au travail offre un témoignage de liberté, toujours très
parlant.
Benoît XVI a expliqué cela plusieurs fois : "Il est
indispensable que l'homme ne se laisse pas asservir par le travail,
qu'il n'en fasse pas une idole, prétendant trouver en lui le sens
ultime de sa vie. C'est dans le jour consacré à Dieu que l'homme
comprend le sens de son existence ainsi que de son travail."
Le
précepte du repos hebdomadaire protège la vie des familles et sert la
dignité et la liberté de chacun. Il donne un espace pour la prière, la
détente et la gratuité, pour la joie toute simple de retrouver les
siens.
Philippe Barbarin, cardinal, est archevêque de Lyon.
Article paru dans l'édition du 03.12.08. du Monde.fr, en rubrique "Point de vue".
jfm écrit "
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